Syndicats

« Il ne peut y avoir de paix durable sans justice sociale internationale » Yves Veyrier / FO

Par Agnès Redon | le | Mandats

Secrétaire général à Force Ouvrière depuis 2018, Yves Veyrier trouve dans l’action syndicale le meilleur moyen pour améliorer la condition des salariés, en France comme à l'étranger.
Il évoque son parcours syndical et fait part de ses réflexions sur la nécessaire émancipation des salariés, l’importance de la paix pour la justice sociale et les conséquences des ordonnances de 2017 sur les IRP.

Yves Veyrier, Secrétaire général à Force Ouvrière - © F. Blanc
Yves Veyrier, Secrétaire général à Force Ouvrière - © F. Blanc

Quel est votre parcours ?

Très jeune, au lycée, je m’intéressais déjà à la politique et à la manière de changer le monde. Après mes études d’ingénieur, j’ai intégré la Météorologie nationale (devenue Météo France).

  • En 1984-1985, le responsable du syndicat Force ouvrière (Syndicat National des Ingénieurs et Techniciens de la Météorologie) m’a sollicité pour que je m’occupe du journal mensuel du syndicat, ce que j’ai accepté. Intégrer un syndicat me semblait en accord avec ce qui m’intéressait depuis longtemps.

  • En 1989, alors que les fonctionnaires estimaient être mal considérés, une grande grève de 3 semaines des services de la Météo a donné des résultats positifs sur les carrières. J’ai pu jouer un rôle important dans cette grève, FO étant le deuxième syndicat de la Météorologie nationale, après la CFDT. J'étais à l’aise dans les assemblées générales.

  • En 1995, je suis devenu secrétaire général de la fédération FO de l’Équipement, des Transports et des Services jusqu’en 2004, année durant laquelle j’ai été élu au bureau confédéral. Jusqu’en 2010, je m’occupais des questions internationales et européennes. J’avais également un mandat au conseil d’administration de l’Organisation internationale du travail à partir de 2008.

  • Dans ce cadre, je suis devenu le porte-parole des travailleurs au sein du Comité de la liberté syndicale, une instance de l’OIT qui examine les plaintes relatives aux violations de la liberté syndicale de 2008 à 2021.

  • De 2010 à 2018, j’ai pris en charge le secteur de la presse et de la communication.

  • En 2018, j’ai été élu secrétaire général de FO. Je ne postulerai pas pour le renouvellement de mon mandat.

Quel est le moteur de votre engagement ?

Il faut favoriser l’émancipation économique des individus afin que chacun d’entre nous puisse jouir d’activités autres que le travail 

Œuvrer à changer la société, favoriser l’émancipation économique des individus afin que chacun d’entre nous puisse jouir d’activités autres que le travail : se cultiver, connaître et apprécier l’art, la poésie, le cinéma, les voyages… Quand on a 17 ans, on a envie que les choses changent.

Lorsque j'étais jeune dans la fin des années 70, il y avait encore la dictature de Franco en Espagne et c’était encore la séparation entre l’Est et l’Ouest, la Guerre froide. J’ai manifesté contre les dernières exécutions de militants en Espagne et j'étais attentif à ce qui se passait à l’Est et au sort des dissidents.

J'étais également mobilisé contre le stalinisme et son totalitarisme. Ce contexte explique mon choix d’engagement syndical.

Pourquoi avez-vous choisi de vous engager à Force Ouvrière ?

L’indépendance vis-à-vis des partis politiques a déterminé mon choix

J’ai fait le choix du syndicalisme et de FO afin de marier une action du quotidien avec une aspiration plus large à la liberté. L’indépendance vis-à-vis des partis politiques a déterminé mon choix : être sûr d’agir toujours pour améliorer le sort des salariés sans s’en remettre à qui que ce soit d’autre. La CGT était intrinsèquement et historiquement liée au parti communiste français.

En tant qu’athée et émancipé de toutes les formes de croyances, l’expérience confessionnelle et chrétienne, portée par la CFTC dont est issue la CFDT, ne me correspondait pas non plus.

FO permet de rassembler tous les salariés en toute indépendance, sur le terrain de la laïcité, sans tenir compte de leur orientation politique et sans remettre le destin de la classe ouvrière à un parti.

Quels sont les moments les plus marquants de votre parcours syndical ?

A l’Organisation internationale du travail (OIT), j’ai conduit des travaux importants pour le groupe des représentants des travailleurs. Celui qui me tient le plus à cœur est l’adoption d’un protocole additionnel à la Convention n° 29 de l’OIT, qui interdit le travail forcé.

Cette Convention a été adoptée en 1930 et le travail forcé de cette période coloniale était principalement la conséquence de la politique d’un pays et non d’entreprises privées. Il fallait donc réactualiser cette Convention pour améliorer son efficacité et mettre en place des dispositifs contraignants en termes de prévention, de contrôle et de réparation des victimes de travail forcé.

L’OIT : système tripartite

L’OIT compte 187 pays membres à ce jour,  représentés par un système tripartite :

• Les gouvernements ;

• Les représentants des employeurs ;

• Les représentants des travailleurs.

Sur chaque sujet, ces 3 parties doivent trouver un terrain d’entente.

Que ce soit avec les représentants des employeurs ou des gouvernements - réticents d’une manière générale à l’ajout de normes contraignantes, les obligeant à mettre en place des mesures de prévention et de contrôle, ainsi que de responsabilisation - les discussions ont été très difficiles et tendues jusqu’au bout.

Il a fallu deux années de discussions ! J’ai dû conduire maintes discussions, à Genève à l’OIT, à Vienne à l’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe), à New York aux Nations unies, à Bruxelles avec l’UE. Mais, le résultat est que ce protocole a été adopté à la quasi-unanimité lors de la Conférence internationale du travail à Genève en 2014. Il est aujourd’hui ratifié par une soixantaine de pays, ce que je trouve encore insuffisant mais cela reste un des moments les plus importants de mon engagement.

Quels sont les principes d’une bonne négociation selon vous ?

Le résultat des négociations vient à la fois d’un compromis et d’un rapport de force

Un accord est le fruit d’un compromis entre les parties à la table des négociations. J’ai mené des négociations très diverses. Par exemple, lorsqu’on négocie avec des gouvernements aux intérêts très divergents, entre :

Les pays industrialisés et les pays en voie de développement ; 

Les pays ayant des normes plus solides en termes d’Etat de droit ;

Des entreprises également très variées en fonction de leur secteur ou de leur taille,

Le résultat vient à la fois d’un compromis et d’un rapport de force.

Pour ce faire, il faut être en capacité de convaincre :

  • Ceux que l’on représente et qui se mobiliseront à vos côtés ;
  • L’interlocuteur qui doit comprendre que vos arguments sont solides et s’appuient sur des analyses difficiles à contester.

Pour donner du poids à mes arguments dans les négociations, tout au long de mon mandat à FO, mon objectif a été d’augmenter le nombre d’adhérents, leur implantation et de mettre en avant le résultat des élections professionnelles (représentants du personnel).

Quels sont les sujets sur lequels FO se mobilise actuellement ?

La paix est à la fois une nécessité et la conséquence de la justice sociale

La guerre en Ukraine met en conflit des pays membres du Conseil de sécurité des Nations Unies. Elle met également en cause l’objectif de l’Europe, qui est la paix, intrinsèquement liée à l’action syndicale.

Il faut rappeler ce slogan de la Confédération internationale des syndicats libres, repris du Front populaire en 1936 : « Pour le pain, pour la paix, pour la liberté ! », qui a une forte valeur symbolique. Lors de la guerre froide, le mouvement syndical libre s’émancipait de la mainmise du Parti communiste de l’Union soviétique. Il s’agit d’une aspiration historique du syndicalisme international.

Cette aspiration est celle du combat mené au lendemain de la Première Guerre mondiale au sein de l’OIT, avec la conviction qu’il ne peut y avoir de paix universelle durable sans justice sociale. C’est d’ailleurs le principe du préambule de la Constitution de l’OIT : « une paix universelle et durable ne peut être fondée que sur la base de la justice sociale », et « la non-adoption par une nation quelconque d’un régime de travail réellement humain fait obstacle aux efforts des autres nations désireuses d’améliorer le sort des travailleurs dans leurs propres pays ». Là est le sens des conventions (ou normes) internationales du travail.

Ainsi, la paix est essentielle à la possibilité d’une action syndicale. Elle est à la fois une nécessité et la conséquence de la justice sociale.

Par ailleurs, la question du pouvoir d’achat est un sujet qui nous préoccupe particulièrement, avant même le déclenchement du conflit en Ukraine.

La hausse des prix met les salariés en difficulté. Il faut rappeler que le salaire est le meilleur moyen de redistribution de la richesse, l’essence même de l’action syndicale. Il y a beaucoup à faire sur le sujet, dont l’égalité pour les femmes mais aussi pour le financement de la Sécurité sociale. 

Comment percevez-vous l'évolution des IRP, avec les ordonnances de 2017 ?

Pour que les différences instances de représentation collective des salariés puissent fonctionner, cela demande des moyens et du temps et c’est pour cela qu’elles ont été réduites

Ces ordonnances s’inscrivent dans la logique suivante : les travailleurs et leurs droits sont considérés comme un coût pour l'économie, un obstacle à la compétitivité des entreprises. Par exemple, lors du mouvement des gilets jaunes, la réponse apportée par le gouvernement sur les revendications d’augmentation des salaires n’a pas été d’augmenter le SMIC, mais d’y substituer une prime d’activité versée par la CAF, soit la solidarité collective, et non par les entreprises. Le gouvernement mettait en avant la nécessité de privilégier la « compétitivité des entreprises ».

Nous sommes dans la même logique pour les ordonnances de 2017. Pour que les différences instances de représentation collective des salariés puissent fonctionner, cela demande des moyens et du temps et c’est pour cela qu’elles ont été réduites.

Or la suppression des CHSCT dans un contexte de pandémie s’est révélée être une grave erreur. En décembre 2020, lorsque nous avons négocié l’accord national interprofessionnel sur la santé au travail, les employeurs eux-mêmes ont accepté de mettre dans l’accord une incitation à créer les CSSCT (qui ont remplacé les CHSCT) dès 50 salariés (ndlr : les CSSCT ne sont obligatoires dans les entreprises que de plus de 300 salariés). Cela montre que les employeurs eux aussi se sont rendu compte à la lumière des conséquences de la pandémie de l’importance de cette instance.

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