Droits des salariés

François Cochet, Secafi : Serge Gainsbourg, précurseur méconnu de l’analyse du travail

Le | Qvt, bien-être, pénibilité

Découvrez une analyse de François Cochet, directeur des activités Santé au travail de Secafi (Groupe Alpha).

François Cochet, directeur des activités Santé au travail de Secafi (Groupe Alpha) - ©  Secafi
François Cochet, directeur des activités Santé au travail de Secafi (Groupe Alpha) - ©  Secafi

Lors du confinement, les médias ont semblé découvrir qu’il existait des travailleurs de la première ligne restés au front pendant la guerre sanitaire. Des travailleurs essentiels dont on oubliait l’existence. Et qu’ils ont vite rebaptisé du terme, en réalité péjoratif, de « premiers de corvée ».

Pourtant, en 1957, un auteur s’était déjà intéressé « au gars qu’on croise et qu’on ne regarde pas ».

En déposant à la Sacem le texte du « Poinçonneur des Lilas », la chanson qui allait le faire connaître, Serge Gainsbourg fait œuvre de précurseur. Ce texte magnifique nous donne les clés essentielles de « l’analyse du travail » qui devrait précéder toute décision en matière de ressources humaines, même si ce n’est encore que très rarement le cas.

Rappelons aussi que ce n’est qu’en 1966, soit 9 ans plus tard, qu’Alain Wisner crée en France le premier Laboratoire d’ergonomie au Cnam.

« Travail prescrit » versus « travail réel »

L’analyse du travail s’intéresse souvent de prime abord aux actes du travailleur. Que fait le poinçonneur des Lilas, il poinçonne bien sûr ! De même que le balayeur balaie, que l’ajusteur ajuste ou que le rotativiste fait fonctionner une rotative.

Autant de métiers dont l’appellation même laisse entendre qu’il ne s’agit que de faire fonctionner un unique outil. Et le refrain nous le répète de façon lancinante : « J’fais des trous, des petits trous, encore des petits trous. Des petits trous, des petits trous, toujours des petits trous ».

C’est ce que l’on appelle le « travail prescrit », ce que le travailleur est censé faire, ce pour quoi on le rémunère.

Nous savons que, très souvent, le travailleur lui-même finit par intégrer cette vision réductrice de son propre travail : « Paraît qu’y a pas d’sot métier, moi j’fais des trous dans des billets ». Pourtant, l’observation montre toujours une plus grande variété de tâches, ne serait-ce que « Des trous d’seconde classe, des trous d’première classe ».

Mais, surtout, avec pour objectif de « bien faire son travail », le travailleur développe des compétences et réalise des tâches qui ne sont pas dans sa feuille de poste ! Non content de manier la poinçonneuse avec énergie, il renseigne les voyageurs. Alors même qu’il est au terminus d’une petite ligne, il le fait du tac au tac car il connaît tout le réseau par cœur. Et il le fait souvent : « Pour Invalides, changez à Opéra » (strophe 3), « Arts-et-Métiers, direct par Levallois  » (strophe 5)

L’environnement du travail et la possibilité, ou non, de s’en évader

Intéressons-nous maintenant à son environnement de travail : « Y a pas d’soleil sous la terre », « je fais l’zouave au fond d’la cave », «  sous mon ciel de faïence ». Un environnement pour le moins déprimant.

Mais l’avantage d’une tâche simple est que l’esprit peut vaquer à autre chose. L’imagination devient alors une ressource pour équilibrer, ou non, le stress ressenti : « Parfois je rêve, je divague, je vois des vagues. Et dans la brume au bout du quai, j’vois un bateau qui vient m’chercher ».

Il faut d’ailleurs remarquer que cette possibilité est devenue plus rare tant les métiers réputés simples ont en partie été réduits par l’automatisation et que ceux qui restent sont souvent encombrés de tâches de contrôle, de reporting, qui réduisent cette possibilité d’évasion par la pensée.

Le poinçonneur n’a pas pour seule ressource son imagination : « Pour tuer l’ennui, j’ai dans ma veste les extraits du Reader-Digest ».

Aujourd’hui, le portable jouerait ce rôle protecteur contre l’ennui, mais aussi vis-à-vis de la solitude. La personne qui fait le ménage le soir dans les bureaux a souvent l’air de parler toute seule alors qu’elle discute avec sa collègue de la tour voisine, les mains libérées par ses oreillettes.

Articulation entre vie professionnelle et vie personnelle

Une autre dimension de l’analyse des conditions de travail concerne aujourd’hui l’articulation entre vie professionnelle et vie personnelle, dimension que Serge Gainsbourg n’a pas négligée : « J’ai dans la tête un carnaval de confettis. J’en amène jusque dans mon lit ».

Si le confetti est inoffensif, il faut se souvenir qu’à cette époque, on rentrait chez soi avec ses vêtements de travail, et que nombre d’ouvriers prenaient leurs enfants dans les bras le soir avec un « bleu » imprégné de poussière d’amiante… Quant aux confettis « dans la tête », pas sûr qu’il n’en rêve pas la nuit.

Une GPEC en échec, source de risques psychosociaux

Lorsqu’un travail est pénible et répétitif, les ressources humaines s’efforcent d’imaginer des parcours offrant des perspectives d’évolution. Le cas est ici difficile et l’intéressé le clame haut et fort : « J’en ai marre, j’en ai ma claque de ce cloaque. Je voudrais jouer la fille de l’air, laisser ma casquette au vestiaire ».

Clairement, la recherche de perspectives a trop duré. Assailli par les risques psychosociaux (problème de sens au travail, faible soutien social, manque de reconnaissance), le poinçonneur voit arriver les troubles pour sa santé mentale : « j’vois qu’je déraille », « Y a d’quoi devenir dingue ».

La fin du texte, un demi-siècle avant que cette question n’émerge pour devenir un sujet de prévention en entreprise, évoque le suicide comme unique et définitif moyen de sortir de cette situation : « […] prendre un flingue. S’faire un trou, un petit trou, un dernier petit trou, et on m’mettra dans un grand trou  ».

Que retenir ?

• Les responsables des ressources humaines devraient prendre Gainsbourg au sérieux. Trop souvent, ils se retrouvent polarisés sur l’emploi au risque de perdre de vue son contenu : le travail.
• L’analyse du travail, alimentée en particulier par les disciplines essentielles que sont l’ergonomie, la sociologie et la psychologie, ne doit pas être prise à la légère. 
• Une « politique RH », quels que soient les moyens et la sophistication des outils mobilisés, sera toujours décevante si elle ne prend pas en compte les fondamentaux du travail lui-même dans toute sa complexité.

 

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