Syndicats

"L'institutionnalisation du syndicalisme est contraire à ce que nous promouvons" P. Martinez (CGT)

Par Agnès Redon | Le | Mandats

Secrétaire général de la CGT depuis 2015, Philippe Martinez développe une approche militante basée sur la proximité avec la réalité du terrain.
A travers son parcours syndical, il livre ses réflexions sur la défense des salariés et les évolutions de la démocratie sociale.

Philippe Martinez, Secrétaire général de la CGT - ©  Bernard Rondeau
Philippe Martinez, Secrétaire général de la CGT - ©  Bernard Rondeau

Quel est votre parcours ?

Mon engagement militant commence au lycée.

  • En 1982, je suis technicien en métallurgie à l’usine Renault de Boulogne-Billancourt.
  • En 1984, j’adhère à la CGT.
  • En 1992, je deviens secrétaire de mon syndicat.
  • En 1997, je deviens délégué central CGT de Renault.
  • En 2008, je suis élu secrétaire général de la Fédération des travailleurs de la métallurgie (FTM-CGT) de la Confédération générale du travail (CGT).
  • En 2013, je suis élu membre de la commission exécutive de la CGT.
  • En 2015, je deviens secrétaire général de la CGT, puis réélu en 2019.

Comment est née votre fibre syndicale ?

Je me suis engagé après un sentiment d’injustice pour faire respecter nos droits
Comme de nombreux salariés, je me suis engagé après un sentiment d’injustice pour faire respecter nos droits. Je travaillais dans la logistique et l’approvisionnement et je travaillais régulièrement avec les usines de Valladolid en Espagne.

Une prime était accordée aux salariés qui maîtrisaient une langue étrangère mais en raison de mon patronyme à consonance espagnole, elle m’avait été refusée. J’ai voulu m’informer sur l’accord d’entreprise relatif à cette prime et c’est ainsi que j’ai approché la CGT.

La prise de responsabilité est progressivement venue dans mon parcours. 

Pourquoi avez-vous choisi la CGT ?

A l’usine Renault dans laquelle je travaillais, la CGT obtenait environ 80 % des votes aux élections professionnelles. Cette organisation syndicale était donc très présente. En faisant des recherches sur mes droits, j’ai rapidement échangé avec un des délégués CGT.

Par ailleurs, mes parents étaient déjà adhérents à la CGT. Leur engagement faisait rarement l’objet de nos discussions familiales, ce n’est donc pas par filiation que je me suis engagé dans ce syndicat.

Quels sont les moments marquants de votre parcours ?

Les décisions ne sont pas irréversibles et nos luttes sont utiles
La fermeture de l’usine à Boulogne Billancourt en 1992, déjà engagée en 1990, constitue un événement marquant. Plusieurs milliers de salariés ont été laissés sur le carreau, sans emploi. Cela a fait l’objet de longues batailles de la CGT.

L’autre événement marquant est plus positif : il s’agit du projet de réouverture d’une usine à Chapelle Darblay, près de Rouen. La CGT s’est beaucoup investie dans ce projet. Trois représentants du personnel, que j’ai personnellement accompagnés, ont mené une rude lutte pendant deux années pour que la réouverture soit possible.

Cela montre que les décisions ne sont pas irréversibles et que nos luttes sont utiles.

Quels principes appliquez-vous pour mener une négociation ?

Pour la solidité et la validité des arguments, pour être force de proposition, la négociation doit s’appuyer sur des exemples concrets de terrain
Il n’y a pas de méthode miracle. Cependant, une négociation bien menée doit nécessairement coller au plus près de la réalité du terrain. C’est d’ailleurs pour cette raison que mes déplacements sont nombreux.

Pour la solidité et la validité des arguments, pour être force de proposition, la négociation doit en effet s’appuyer sur des exemples concrets de terrain. Autrement, on ne peut pas parler du travail. 

Que diriez-vous à une personne souhaitant s’engager dans le syndicalisme ?

Plus d’un salarié sur deux ne croise jamais de syndicats. Ils ne voient que ce qui est médiatisé, à savoir des manifestations et des grèves. Or l’engagement est un investissement quotidien
Quand on ne croise pas de syndicats, on peut avoir l’impression que l’engagement ne sert à rien. D’ailleurs, plus d’un salarié sur deux ne croise jamais de syndicats. Ils ne voient que ce qui est médiatisé, à savoir des manifestations et des grèves. Or l’engagement est un investissement quotidien. 

Plus nous serons nombreux à agir, plus nous aurons de chance de changer les choses. Il ne suffit pas de critiquer de l’extérieur mais d’agir de l’intérieur.

Quels sont les sujets que vous portez actuellement dans vos revendications ?

L’urgence sociale va de pair avec l’urgence environnementale
Les revendications prioritaires sont :

  • L’augmentation des salaires ;
  • La réduction du temps de travail ;
  • L’abaissement de l'âge du départ à la retraite ;
  • Les sujets concernant la transition écologique, car l’urgence sociale va de pair avec l’urgence environnementale.

Comment appréhendez-vous le dialogue social avec le gouvernement actuel ?

Quels que soient les avertissements, nous ne sommes pas entendus. Cela ne présage rien de bon
La question des salaires et du pouvoir d’achat est au cœur de nos mobilisations depuis le début de l’année 2022 et dans ses discours sur ce sujet, le gouvernement prétend toujours être ouvert au dialogue social. Ce n’est pas le cas dans les actes. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois qu’on nous promet un « changement de méthode » dans le dialogue social, notamment au sujet de la réforme des retraites.

Lorsque toutes les organisations syndicales s’opposent à cette réforme, un consensus suffisamment rare pour le noter, il me semble qu’on n’a pas besoin d’une longue concertation. Il suffit d'écouter.

Mais quand je sors du cabinet d’Olivier Dussopt, par exemple, le discours et les décisions restent les mêmes qu'à mon arrivée. Quels que soient les avertissements, nous ne sommes pas entendus. Cela ne présage rien de bon. Il serait donc nécessaire à ce gouvernement d'étudier en profondeur ce que signifient les concepts de « concertation » ou de « dialogue social ». 

Comment percevez-vous l'évolution du syndicalisme depuis que vous militez ?

Le patronat a tout intérêt à éloigner les organisations syndicales de la réalité du terrain en réduisant le nombre de délégués et d’heures de délégation
Les lois Travail ont dégradé la nécessaire proximité avec le terrain. En effet, le patronat a tout intérêt à éloigner les organisations syndicales de la réalité du terrain en réduisant le nombre de délégués et d’heures de délégation.

Du point de vue des salariés, cela donne l’impression que les représentants du personnel sont devenus des sortes d’experts coupés des réalités qui passent leur temps en réunion avec la direction.

Nous sommes ainsi confrontés à une institutionnalisation du syndicalisme, ce qui est contraire à ce que nous promouvons.

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