Transparence salariale : « Il n’y a même pas de calendrier parlementaire » (Sophie Binet, CGT)
« La directive sur la transparence salariale a été arrachée au niveau européen grâce au travail de la Confédération européenne des syndicats. Tous les États membres ont jusqu’à juin 2026 pour la transposer. Or, à la mi-mars 2026, le gouvernement français n’a révélé sa copie qu’à la veille du 8 mars, et l’on sait déjà qu’elle ne sera pas transposée dans les délais. C’est un deux poids, deux mesures manifeste. Quand il s’est agi de privatiser le fret ferroviaire, la France s’est exécutée en six mois ; ici, il n’y a même pas de calendrier parlementaire. On ne sait pas si ce texte sera adopté avant l’élection présidentielle », déclare Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT le 19/03/2026, lors d’une conférence du Printemps des Humanités au Campus Condorcet à Aubervilliers.
Elle s’exprime au sujet de la directive sur la transparence salariale que les pays membres de l’UE doivent transposer dans leur droit national jusqu’au 07/06/2026.
Transparence salariale : « Une directive vidée de sa portée »
« Cette directive a été arrachée au niveau européen grâce au travail de la Confédération européenne des syndicats. Tous les États membres ont jusqu’à juin 2026 pour la transposer. Or, à la mi-mars 2026, le gouvernement français n’a révélé sa copie qu’à la veille du 8 mars, et l’on sait déjà qu’elle ne sera pas transposée dans les délais. C’est un deux poids, deux mesures manifeste : quand il s’est agi de privatiser le fret ferroviaire, la France s’est exécutée en six mois ; ici, il n’y a même pas de calendrier parlementaire. On ne sait pas si ce texte sera adopté avant l’élection présidentielle.
Aujourd’hui, le projet du Gouvernement pourrait être rebaptisé “projet de loi sur l’opacité salariale”
Sur le fond, on revit le même scénario qu’en 2017 avec l’index égalité salariale. À l’époque, nous dénoncions déjà 25 % d’écart de salaire entre les femmes et les hommes, l’absence de sanctions, l’absence d’obligation de résultat. L’index n’a rien changé, parce qu’il a été construit pour invisibiliser les écarts. Aujourd’hui, le projet du Gouvernement pourrait être rebaptisé “projet de loi sur l’opacité salariale” : pas de sanctions, très peu d’accès des syndicats aux modalités de calcul, très peu de droits d’accès pour les salariés, et même pas d’obligation pour les entreprises de publier leurs écarts de rémunération, alors que cela existe depuis des années en Grande-Bretagne.
Le scandale absolu concerne la fonction publique. Pour les salariés du privé, la copie est déjà très insuffisante ; pour les agents publics, c’est la copie blanche. Nous n’avons aucune proposition de transposition, alors même que l’État est employeur de 6 millions d’agents, à plus de 60 % des femmes, et qu’il existe encore 18 % d’écart de salaire entre les femmes et les hommes dans la fonction publique. L’État pourrait commencer par balayer devant sa porte. »
Syndicalisme : « Défendre le modèle français contre les faux procès »
« Le syndicalisme français est marqué par l’absence de relations organiques avec les partis politiques. En Allemagne, en Grande-Bretagne, en Italie, en Belgique ou aux États-Unis, les syndicats ont historiquement des liens organiques avec les partis ; en France, ce n’est pas notre modèle. Dire que nous serions trop politisés est donc un non-sens. La vraie question, c’est l’augmentation du taux de syndicalisation et le renforcement des syndicats dans les entreprises.
Ce qui fait la force de la France, c’est la couverture conventionnelle
Sur le terrain, nous observons un recul de l’implantation syndicale et une progression des déserts syndicaux qui affaiblissent la défense des droits et alimentent la progression de l’extrême droite. Certains “Macronistes” prennent comme modèle des pays où les droits sociaux sont conditionnés à l’adhésion au syndicat signataire de l’accord. Ce n’est absolument pas le modèle français. Le modèle américain montre au contraire ce que produit cette logique : beaucoup moins de droits pour les salariés. Même les modèles fondés principalement sur la négociation collective ont été fragilisés, au point que les Allemands ont dû introduire un salaire minimum face à la chute des salaires dans les secteurs peu syndiqués, notamment dans les services où les femmes sont très présentes.
Ce qui fait la force de la France, c’est la couverture conventionnelle : la quasi-totalité des salariés est protégée par une convention collective, avec des droits supplémentaires en matière de prévoyance, de congés familiaux ou de maintien de salaire en cas de maladie. Conditionner ces droits à l’adhésion syndicale serait un paravent pour les réduire. »
Retraites : « Un mouvement massif, une bataille encore ouverte »
« Le conflit sur les retraites a été le mouvement social le plus massif des 30 dernières années. Nous n’avons pas gagné, mais nous n’avons pas perdu non plus. Ce que beaucoup de camarades européens ne comprennent pas, c’est qu’en France on peut faire passer une réforme contre l’avis des syndicats et contre l’avis des parlementaires. Il existe une anomalie démocratique majeure, incarnée notamment par le 49-3, et c’est ce verrou qui a empêché la victoire malgré la force de la mobilisation.
Nous avons réussi à bloquer tout un programme de réformes régressives
La grande force du mouvement a été l’unité syndicale. Trois ans après, on n’est pas revenus à la situation d’avant 2023, quand les syndicats passaient leur temps à se quereller. Nous apparaissons beaucoup plus souvent ensemble, et c’est essentiel, car les stratégies de division syndicale sont toujours organisées par le patronat. Le point faible, en revanche, a été l’incapacité à basculer massivement dans la grève reconductible après le 07/03/2023. La raison est simple : le taux de syndicalisation est trop faible. Là où il n’y a pas de syndicat, faire une journée de grève est déjà difficile ; tenir une grève reconductible est quasiment impossible. Là où cela a été possible, sans surprise, c’était dans les secteurs les mieux syndiqués.
Emmanuel Macron a payé politiquement son passage en force. Il a subi une défaite cinglante aux élections européennes puis aux législatives, et il n’a plus aujourd’hui le pouvoir de gouverner comme avant. Surtout, nous avons réussi à bloquer tout un programme de réformes régressives : assurance chômage, réforme du Code du travail, ordonnances, austérité. Et malgré le vote du texte, la question des retraites est restée au centre de l’agenda politique pendant des années. C’est inédit. Cela confirme une chose : cette réforme ne peut pas rester en l’état et doit finir dans les poubelles de l’histoire. »
Assurance chômage : « Une confiscation des droits financés par le travail »
« L’assurance chômage est l’un des exemples les plus frappants de la manière dont Emmanuel Macron s’est assis sur la démocratie sociale. Son principe est simple : les allocations sont financées par les cotisations, donc par une part de nos salaires, donc par la richesse créée par le travail. Ce sont donc les travailleurs qui devraient décider de l’usage de cet argent. En 2017, quand Emmanuel Macron a supprimé les cotisations salariales en promettant une hausse des salaires, nous avons immédiatement dénoncé une supercherie. Les salaires n’ont pas augmenté ; cette mesure a surtout permis à l’État de reprendre la main sur l’assurance chômage et d’imposer une série de réformes régressives.
L’État se sert dans les caisses pour financer sa politique au service des entreprises
Depuis 2017, la succession de ces réformes a conduit à une baisse cumulée d’environ 20 % du volume des allocations versées. C’est colossal. On retrouve là une logique comparable aux réformes Hartz en Allemagne. Et pendant qu’on réduit les droits des privés d’emploi, l’État se sert dans les caisses pour financer sa politique au service des entreprises : 18 Md€ de dette Covid ont été transférés à l’assurance chômage, le chômage partiel a été payé par ses comptes, et les ponctions se multiplient encore. Malgré la baisse des droits, les comptes restent dans le rouge parce qu’un véritable mécanisme de prédation a été organisé.
Le problème ne concerne pas seulement les chômeurs et les précaires. Tirer les droits vers le bas affaiblit le rapport de force de tous les salariés face à leurs employeurs. Au moment même où le patronat se plaignait de difficultés de recrutement, cette situation aurait dû permettre de faire monter les salaires. Cela ne s’est pas produit, parce que les réformes de l’assurance chômage ont forcé les privés d’emploi à accepter n’importe quel poste. Ces attaques visent donc les droits de tous les travailleurs, pas seulement ceux des chômeurs. »
Medef et conférence TER : « Le patronat traité en puissance tutélaire »
« Aujourd’hui, le patronat dispose de fait d’un droit de veto, et le Gouvernement ne l’affronte jamais. Lorsqu’il décide de ne pas venir à la conférence TER, le Gouvernement invite encore davantage de patrons. Nous n’en avons jamais vu autant. Jean-Dominique Sénard a été auditionné à trois reprises. On pourrait aussi entendre les salariés de Michelin ou de Renault : cela aurait un intérêt dans une conférence censée porter sur le travail, et non sur les patrons.
Il faut de l’autorité et du courage politique
Le patronat a pris de très mauvaises habitudes. Il s’est habitué à ce que tous ses caprices soient exaucés, voire dépassés. Le projet Bayrou que nous avons réussi à enterrer allait même au-delà de ses rêves : réforme de l’assurance chômage, cure d’austérité violente, réforme du Code du travail, suppression de deux jours fériés. La liste des régressions était interminable.
Il faut recadrer le patronat. Il faut de l’autorité et du courage politique. Il faut lui apprendre qu’on peut lui dire non et que tous ses caprices n’ont pas vocation à se traduire automatiquement dans les politiques publiques. »
Intelligence artificielle : « Imposer la démocratie contre la fuite en avant technologique »
« L’intelligence artificielle constitue un changement majeur dans le champ du travail. Il y a déjà des suppressions d’emplois, par exemple à Capgemini, avec des plans de licenciement importants ou des non-embauches justifiés par l’arrivée de l’IA. La particularité de cette transformation, c’est sa vitesse. Il y a encore cinq ou dix ans, beaucoup d’experts expliquaient que le numérique automatiserait surtout certaines tâches intermédiaires ; on voit désormais que des tâches créatives elles-mêmes peuvent être automatisées. Autre sujet d’inquiétude : la souveraineté. L’IA est développée principalement par les États-Unis et de plus en plus par la Chine, tandis que la France et l’Europe restent largement hors-jeu.
Remplacer du travail humain par une technologie n’est jamais neutre
Face à une transformation de cette ampleur, on ne peut pas laisser le marché et la technologie décider seuls. Il y a besoin de démocratie, de planification, d’anticipation et de débat collectif. Or, aujourd’hui, il existe très peu de formation professionnelle sur l’IA, très peu de négociations collectives, et les décisions tombent d’en haut. Il faut imposer des négociations à tous les niveaux pour décider des usages, des emplois que l’on supprime ou non, et des métiers qu’il faut au contraire préserver.
Car remplacer du travail humain par une technologie n’est jamais neutre. On le voit avec les caisses automatiques, la numérisation des services publics, la disparition des guichets et de nombreux métiers du relationnel. Dès qu’on ne rentre pas dans les cases, cela ne fonctionne plus. Dans une société qui se replie et se tend, il faut au contraire davantage de liens humains. Ces métiers doivent être préservés et développés. La vraie question est donc toujours la même : le progrès technologique, pour quoi faire ? Sans rapport de force, l’IA se traduira uniquement par davantage de profits pour le capital. Il faut au contraire qu’elle serve le progrès humain, la réduction du temps de travail et une autre répartition des richesses. »