Syndicats

Frédéric Souillot, FO : "Il faut redonner sa place à la négociation collective, d'égal à égal"

Par Agnès Redon | Le | Représentants syndicaux

Récemment élu à la tête de Force Ouvrière, Frédéric Souillot appuie sa vision syndicale sur l’importance de la négociation collective et sur un dialogue social ouvert. Retraçant son parcours syndical, il fait part de ses réflexions sur la préservation de l’emploi, de l’industrie française et les diverses alternatives à la réforme des retraites.

Frédéric Souillot, secrétaire général de Force ouvrière - © F. Blanc
Frédéric Souillot, secrétaire général de Force ouvrière - © F. Blanc

Quel est votre parcours ?

Plus de chômage dans un bassin industriel dégradé, cela signifie moins de services publics et moins de cohésion sociale

En 1994, j’ai pris mon adhésion à FO, après avoir été embauché chez Schlumberger (devenu Tokheim), spécialisé dans la maintenance et l’installation de stations-service. Il y avait des instances représentatives du personnel à Dijon au niveau régional mais FO n'était pas encore représenté.

Lors d’une formation à Plessis-Robinson (Hauts-de-Seine), j’ai échangé avec le délégué syndical central FO, un syndicat qui m'évoquait déjà la liberté et l’indépendance. C’est ainsi qu’en 1995, nous avons monté la section syndicale à Dijon.

  • En 1996, lors des élections professionnelles, nous avions 3 élus FO sur 5 au CE. Nous avons continué à nous développer, jusqu'à obtenir une représentativité de 69,7 % au CSE du groupe en 2020.
  • En 1997, j’ai été élu secrétaire d’une union locale en Côte-d’Or et on m’a désigné défenseur syndical ouvrier. C’est là que j’ai assisté des salariés en difficulté, notamment lors d’entretiens préalables à un licenciement.
  • En 2008, je suis devenu secrétaire fédéral des métaux non permanent.
  • En 2012, je suis devenu permanent. Compte tenu du mauvais état de l’industrie en France, notamment avec la perte d’ArcelorMittal cette année-là, je concentrais mon travail sur la sauvegarde de l’emploi. Nous devions expliquer à l’Etat que la délocalisation des industries signifie : plus de chômage dans un bassin industriel dégradé et moins de services publics et de cohésion sociale.
  • En 2015, j’ai été sollicité par Jean-Claude Mailly pour devenir secrétaire confédéral. A cette époque, j'étais en charge de la formation de militants syndicalistes, comme outil de développement.
  • En 2018, l’organisation m’est confiée, à savoir les 104 unions départementales et les 29 fédérations.

Le 3 juin 2022, j’ai été élu secrétaire général FO.

Comment est née votre fibre syndicale ?

Il était bouleversant de voir des familles entières se retrouver au chômage et ne plus pouvoir payer leur maison. Cette injustice a constitué le déclic de mon engagement

A mon retour du service militaire, je travaillais à l’usine Thomson à côté de chez moi. Malheureusement, la société a failli être revendue par le Premier ministre de l'époque Alain Juppé au Coréen Daewoo pour 1 franc symbolique : ne nous leurrons pas, c’est bien l’Etat qui décide de la politique industrielle du pays. Pourtant, les produits Thomson ont continué à se vendre à travers le monde jusqu'à aujourd’hui.

Dans notre canton de 12.000 habitants, un tiers d’entre eux travaillaient dans cette usine. L’emploi permettait notamment aux femmes, surtout celles dépourvues d’un permis de conduire, de s'émanciper. Un car de ramassage les conduisait à l’usine.

Il était bouleversant de voir des familles entières se retrouver au chômage et ne plus pouvoir payer leur maison. Cette injustice a constitué le déclic de mon engagement. Mais comme mon caractère est optimiste et enthousiaste, je crois à l’action collective.

Quels sont les moments marquants de votre parcours ?

Ce sont principalement les moments où nous parvenons à défendre les salariés, lorsque nous trouvons des accords pour sauver la sidérurgie…Les exemples sont nombreux.

C’est aussi le moment où nous avons réussi à convaincre les actionnaires d’un fonds de pension américain chez Tokheim de mettre en place un accord sur l’intéressement et la participation aux bénéfices. Le conseil d’administration pensait que nous ne pourrions jamais les convaincre. J’ai présenté ma proposition en ces termes : si nous respections le budget prévisionnel de 3 %, les salariés recevaient 80 % et les actionnaires 20 %. En revanche, si nous dépassions les 3 %, c'était l’inverse.

Cet accord a suscité leur intérêt, il a été signé et il est encore en vigueur chez Tokheim.

Quels principes appliquez-vous pour mener une négociation ?

Le plus important est de trouver des arguments difficiles à réfuter

Le plus important est de trouver des arguments difficiles à réfuter. Par exemple, lorsque j’ai parlé du Smic à 1.500 euros à Emmanuel Macron, je lui ai rappelé la prime de 150 euros versée aux personnes au Smic après l'épisode des Gilets jaunes. Leur salaire atteignait ainsi 1.450 euros, soit 50 euros de moins seulement par rapport à la proposition du Smic à 1.500 euros. C’est donc une proposition réaliste.

Concernant la flambée du prix du carburant, j’ai également mes arguments. Il n’y avait aucune raison de passer le litre de carburant à 2 euros : en effet, le jour où il est passé à ce prix, il avait pourtant été acheté à 67 dollars le baril 92 jours avant.

Les premières prises de contact avec Olivier Dussopt vous laissent-elles entrevoir un ministre du Travail ouvert à la concertation avec les partenaires sociaux ?

La négociation, ce n’est pas un semblant de concertation qui n’a d’autre fin que de servir de caution ou d’associer le syndicat à une décision prise par avance

On nous parle beaucoup de concertation. Mais le débat, c’est celui d’un dialogue social effectif, sur un pied d’égalité, fondé sur l’information et la consultation, et non à sens unique.

Ce n’est pas non plus un semblant de concertation qui n’a d’autre fin que de servir de caution ou d’associer le syndicat à une décision prise par avance. Mais il est encore trop tôt pour savoir dans quelle mesure le ministre est ouvert à la négociation.

Quels sont les premiers chantiers de concertation programmés avec le gouvernement : le projet de loi sur le pouvoir d’achat ? La transition écologique et son impact sur les entreprises et les salariés ?

Il s’agit de savoir comment préserver et développer les emplois dans l’industrie, tout en la transformant

Pour de nombreuses personnes, la question qui se pose avant tout est de savoir comment remplir le frigo et terminer leur mois.

L’emploi est un sujet qui regroupe ces questions cruciales. Avant, il était possible de construire une vie, un foyer avec un CDI. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas : on commence souvent une carrière vers 25 ans puis on est considéré comme « âgé » à 45 ans.

Par conséquent, il est nécessaire :

  • D’améliorer les conditions de travail des salariés et d’aménager leur fin de carrière ;
  • De redonner sa place à la négociation collective. Avec le gouvernement précédent, le rôle des IRP et des organisations syndicales se limitait à apposer une signature sur un document rédigé à l’avance. Cela nuisait considérablement au dialogue social.

Nous prévoyons une discussion interprofessionnelle sur la question de la transition écologique. Pour ce faire, il faut que les accords conclus soient transposés dans la loi, comme c’est le cas sur la santé au travail.

Prévoyez-vous une rentrée sociale difficile lorsque le gouvernement remettra à l’ordre du jour la réforme des retraites ?

Il est trop facile pour le patronat de demander le recul du départ de l'âge à la retraite quand ce ne sont pas les entreprises qui paient

Si le Président de la République remet ce dossier sur la table, toutes les organisations syndicales s’y opposeront.

Le recul de l'âge du départ à la retraite et l’allongement de la durée de cotisation sont nuisibles et sont constamment justifiés avec ces mêmes arguments fallacieux : l’allongement de l’espérance de vie et le papy-boom. Or l’allongement de l’espérance de vie a cessé et la retraite en bonne santé stagne depuis 10 ans.

A la place, il faut travailler sur :

  • L’emploi ;
  • La formation professionnelle tout au long de la vie ;
  • La pénibilité au travail ;
  • La retraite comme un salaire différé.

L’aménagement des fins de carrière est essentiel. A ce jour, plus de 50 % des personnes à la retraite à 62 ans ne sont plus en activité : beaucoup vivent de l’assurance chômage ou des minima sociaux. En effet, les entreprises ont tendance à proposer une rupture conventionnelle aux salariés de plus de 55 ans, elles préfèrent les laisser à la charge de la collectivité.

Sur un travail pénible, il serait nettement plus avantageux de leur proposer un travail de tuteur, d’animateur ou de formateur des jeunes recrues, par exemple. Il y aurait alors une transmission du savoir-faire.

Pour les entreprises qui refuseraient de procéder à un aménagement des fins de carrière, elles ne devraient pas bénéficier de l’allègement des cotisations publiques. Il est trop facile pour le patronat de demander le recul du départ de l'âge à la retraite quand ce ne sont pas les entreprises qui paient. Il existe en fait des tas de possibilités pour éviter cela.

Comment percevez-vous l'évolution du syndicalisme depuis que vous militez ?

Toutes les organisations syndicales, qu’elles soient représentatives ou non, sont d’accord pour remettre en cause ces lois, y compris par l’action et le rapport de force

L’apparition des CSE impose davantage de professionnalisation des élus et donc de formation dans les domaines suivants :

  • L'économie ;
  • La santé et la sécurité par les CSSCT qui ont remplacé les CHSCT ;
  • Le rapport de proximité avec les salariés, par le biais des représentants de proximité qui ont remplacé les délégués du personnel.

Les lois Travail en général ont tenté de diluer la représentation du personnel et des syndicats : ce sont des reculs sociaux importants.

Pour la défense des intérêts matériels et moraux de tous les travailleurs, toutes les organisations syndicales, qu’elles soient représentatives ou non, sont d’accord pour remettre en cause ces lois, y compris par l’action et le rapport de force.

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